Revue de presse
Interview
« Écrire le politique sans perdre l’humain »
Entretien avec Paul UROZ, auteur de : Les Ombres de l’État, Poudre noire et Les Silences d’Alger.
Blog : Paul Uroz, en cinq ans vous avez publié quatre livres, dont trois romans qui forment aujourd’hui une sorte de trilogie informelle. Aviez-vous conscience, en écrivant Les Ombres de l’État, que vous posiez la première pierre d’un ensemble cohérent ?
Paul UROZ : Pas du tout. « Les Ombres de l’État » est né d’une colère et d’une fascination : la mécanique du pouvoir, ce qui se joue derrière les discours officiels. À l’époque, je ne pensais pas en termes de trilogie. J’écrivais un roman politique, presque instinctif. C’est en avançant, notamment avec Poudre noire, que j’ai compris que je racontais toujours la même chose, sous des angles différents : les zones grises, celles où l’État, les services, les individus se salissent les mains au nom d’un intérêt supérieur.
Blog : Justement, vos trois romans explorent des univers différents — espionnage, narcotrafic, mémoire algérienne — mais donnent le sentiment de dialoguer entre eux. Quel est le fil rouge ?
Paul UROZ : Le fil rouge, c’est la responsabilité individuelle face aux systèmes. Dans Les Ombres de l’État, ce sont les rouages institutionnels. Dans Poudre noire, le crime organisé et l’infiltration. Dans Les Silences d’Alger, la mémoire, le non-dit, l’héritage politique et intime. À chaque fois, mes personnages sont confrontés à une même question : jusqu’où peut-on aller sans se perdre ? Et surtout : que reste-t-il de nous quand on obéit trop longtemps ?
Blog : Poudre noire marque une montée en puissance très nette dans l’action et la violence. Était-ce un choix assumé ?
Paul UROZ : Oui, totalement. Le monde que je décris est violent, brutal, sans romantisme. L’infiltration n’est pas un jeu d’échecs élégant, c’est une érosion lente de l’identité. Je voulais que le lecteur le ressente physiquement : les coups, la fatigue, la peur permanente. La violence n’est jamais gratuite chez moi ; elle est là pour rappeler que chaque décision a un coût, souvent irréversible.
Blog : Vos romans donnent une impression de grande précision sur les milieux du renseignement et du crime organisé. Quel est votre rapport à la documentation ?
Paul UROZ : Je documente beaucoup, mais je fais attention à ne pas écrire un manuel. La crédibilité ne vient pas de l’accumulation de détails techniques, mais de la cohérence humaine. Un agent infiltré, un trafiquant, un officier de renseignement : ce sont avant tout des hommes et des femmes avec leurs failles, leurs contradictions. La technique est au service de l’émotion, jamais l’inverse.
Blog : On sent aussi une évolution dans votre écriture : plus de profondeur psychologique, plus de silences justement. Est-ce volontaire ?
Paul UROZ : Oui. Avec le temps, j’ai compris que ce qu’on ne dit pas est parfois plus puissant que ce qu’on montre. Les Silences d’Alger est sans doute le roman où cela est le plus assumé. Il y a des blessures collectives qui ne se racontent pas frontalement. Elles se transmettent, elles contaminent. J’avais besoin d’un rythme différent, plus intérieur, sans renoncer à la tension.
Blog : Vos personnages sont souvent ambigus, jamais totalement héroïques. Est-ce une manière de refuser le manichéisme ?
Paul UROZ : Complètement. Le monde réel n’est pas binaire. Ceux qui prétendent agir pour le bien commettent parfois l’inacceptable, et inversement. Je me méfie des héros trop propres. Ce qui m’intéresse, ce sont les personnages qui avancent malgré leurs fautes, ou parfois à cause d’elles.
Blog : Vous êtes aussi un auteur indépendant. En quoi ce choix influence-t-il votre liberté narrative ?
Paul UROZ : Il influence tout. L’autoédition m’a offert une liberté totale : le fond, la forme, le rythme, les thèmes. Je peux écrire un roman politique sans l’édulcorer, prendre des risques, refuser les compromis. Cela demande plus de travail, plus de rigueur, mais je ne l’échangerais pour rien.
Blog : Si vous deviez résumer cette trilogie en une phrase ?
Paul UROZ : Trois romans pour explorer une même vérité : les zones d’ombre ne disparaissent jamais, elles changent seulement de visage.
Blog : Et la suite ? Peut-on s’attendre à un quatrième volet ?
Paul UROZ : Disons que je n’ai pas fini d’explorer les angles morts. Tant qu’il y aura des silences, des manipulations et des hommes prêts à franchir la ligne, j’aurai matière à écrire